Les candidat-e-s, des militant-es numériques qui s’ignorent

Chères candidates,  chers candidats,

Durant cette campagne électorale, vous aurez la chance unique de travailler avec l’un de ces nouveaux logiciels dont se sont dotés tous les grands partis politiques. Petits bijoux qui ont pour noms « Gestion PQ », « Lib Contact », « Coaliste ». Ce sont les versions les plus récentes d’outils qui s’inspirent de nombreuses expériences électorales au Québec, au Canada et aux USA.

Ces outils recoupent bien sûr les informations issues de la liste électorale officielle du DGEQ . C’est donc dire le nom de toutes les personnes inscrites sur cette liste, avec adresse, date de naissance et sexe. À cela s’ajouteront des informations recueillies sur nous,  nos quartiers, nos catégories sociodémographiques, nos groupes d’âge, etc. Des informations tantôt produites ou tantôt achetées (ex. : des bases de données spécialisées; listes de no de téléphone domicile ou cellulaire). Dans certains cas, ce seront des informations plus directes issues d’une interaction avec votre parti ou suite à un sondage partisan qu’on aura complété un soir d’indignation  (ou d’égarement) qui vous fournira des précisions sur certaines préoccupations politiques et quelques informations personnelles complémentaires.

Vos partis politiques nous ont fichés dans leur base de données; les partis nous connaissent bien. Ce n’est pas nouveau. Le pointage électoral existe depuis belle lurette. Mais disons que depuis une dizaine d’années, le pointage s’est métamorphosé en art de la collecte et de la gestion de la donnée. Certains d’entre vous utiliseraient même l’intelligence artificielle pour cruncher ces magmas d’informations afin de dégager les profils d’électeurs prioritaires vers lesquels vous dirigerez un maximum d’effort.

N’ayez crainte, je ne vous accuserai pas de suivre les traces de Cambridge Analytica en poussant trop loin la chasse aux informations personnelles. Même si la législation vous donne beaucoup de latitude, plus en tout cas que pour les entreprises privées, il semblerait que vous restiez modeste dans la collecte, loin de ce qui se fait aux USA et en Angleterre. Notamment, que vous ne pompez pas nos réseaux sociaux. J’ai confiance que le DGEQ garde un œil (ou deux) sur vous et sur toutes ces données personnelles que vous accumulez . Quoiqu’il en soit, là n’est pas mon propos dans ce billet.

Chers candidats, chères candidates,  durant cette campagne, vous travaillerez donc avec des artistes du numérique, vous aurez la chance de voir, de vivre, de comprendre l’importance d’une gestion efficace des données dans la prise de décision, l’importance de leur analyse fine, de leur accessibilité, de leur portabilité, de la facilité de leur visualisation. En politique, il est toujours essentiel d’aller au-devant de la population pour serrer des mains, mais en 2018, c’est tout aussi essentiel (sinon plus) de bien connaître cet électeur-cette électrice, de connaître ses intentions, de devancer ses intérêts, de savoir ce qui le-la fait bouger ou reculer. Toute les informations recueillies avant et pendant la campagne vous aideront à orienter vos actions et à rafiner vos stratégies. Et à la fin de cette élection, dans votre circonscription comme dans l’ensemble de la province,  les gagnants ne seront pas nécessairement ceux-et-celles qui auront rencontré le plus d’électeurs, ni ceux-et-celles qui auront souri au plus grand nombre de bébés. Il est probable que les candidats qui auront mieux travaillé la granularité de leurs interventions marqueront le plus de points, là où ça compte vraiment.

Chères candidates, chers candidats, à la fin de cette campagne vous serez des partisans convaincus des mégadonnées. Vous en aurez l’expérience, vous en serez les bénéficiaires. Vous aurez peut-être vous-mêmes commencé à développer une culture de la donnée, par cette expérience directe. N’oubliez surtout pas ce moment. Lorsque vous serez député, ministre ou premier ministre, rappelez-vous ce moment. Rappelez-vous comment cette culture de la donnée fut importante, comment la logistique des données est importante dans l’action, dans la prise de décision, dans la compréhension de la réalité. Rappelez-vous en, car c’est à vous qu’incombera la responsabilité d’importer cette culture de la donnée dans l’appareil gouvernemental.

Développer cette culture de la donnée, ce n’est pas que promettre l’accessibilité et le partage de données (comme commence à le faire – à petits pas – le gouvernement du Québec depuis quelques années), c’est aussi et surtout de revoir la connexion des travailleurs, des fournisseurs, des intervenants et des outils de votre organisation afin de faciliter la circulation des informations (des données). C’est de mettre en place des mécanismes de monitorage, de captation, d’analyse, de production de modèles d’analyse, et de nouvelles stratégies de diffusion.

Ultimement, la culture de la donnée devrait être orientée pleinement vers le citoyen; après tout, l’État, c’est chez lui. Vous savez plus que moi à quel point le cynisme est généralisé au sein de la population. Ce cynisme est largement entretenu par le sentiment d’impuissance et de méfiance qui se développe face à un monde complexe et opaque. Ce sera votre rôle comme député.e, comme ministre, comme premier ministre de rendre le bout de monde qui est sous votre responsabilité le plus transparent, le plus accessible, le plus visible possible. Vous gagnerez en crédibilité tout autant que vous aurez aidé à rendre l’appareil d’État moins suspect, plus cohérent, et plus performant.

Le gouvernement multiplie les investissements pour encourager les entreprises à accélérer le pas dans l’utilisation de l’intelligence artificielle et la science des données; la province est un pôle d’excellence reconnu en valorisation de la donnée grâce à ses centres de recherche et la qualité de son enseignement dans ce domaine.  Lorsque vous serez élu-e, usez de votre leadership pour non seulement consolider ces initiatives, mais assurez-vous que l’appareil gouvernemental puisse profiter des percées de cette grappe émergente.

Si durant votre mandat, vous réussissez ainsi à rendre cette structure un peu plus souple, un peu plus innovante, un peu plus accessible, nous serons tous gagnants comme société.

Chers candidats, chères candidates, je vous souhaite une belle campagne électorale. Et profitez donc de cette période pour questionner un peu vos spécialistes de la donnée afin de cerner comment cette expérience très concrète du numérique pourrait vous aider dans votre action politique une fois que vous serez élus-es.


À lire:

Quelques articles sur les logiciels électoraux utilisés par les partis politiques au Québec :

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Crédit photo: Josh Riemer sur Unsplash

Les petites mains militantes

Vous avez remarqué ce matin comment l’élection avait son apparition dans la rue? D’un coup, les rues pleines d’affiches et de photos de passeport grand format. Tout cela avant même d’être officielle chez le lieutenant-gouverneur. Les petites mains militantes aiment décorer les villes et les campagnes de leur couleur; elles sont rapides et efficaces

Elle est tenace cette tradition qui veut qu’on accroche sur tous les poteaux de la province la photo de tous les candidats. Une bataille de positionnement hautement stratégique qui exige une action immédiate comme si le résultat des élections en dépendait.

Est-ce la seule façon qu’ont les partis et les candidats de se faire connaître? Pourtant, en 2018, on peut rejoindre tout un chacun directement chez lui ou chez elle. Je dirais même directement SUR lui, SUR elle.

Le CEFRIO publiait cette semaine le portrait numérique des adultes pour chaque région du Québec. On voit que globalement 91% des adultes disposent d’une connexion internet. Deux adultes sur trois possèdent un téléphone intelligent, capable théoriquement de naviguer sur Internet et de lire les fichiers audio et vidéo. Le taux de possession d’ordinateurs dépasserait 80%.

N’y aurait-il pas là assez d’espace à occuper pour nos partis politiques pour rejoindre cet océan d’électeurs avides de les voir et de les entendre? Les partis ont tout prévu; ils ont leurs équipes geeks pour alimenter les horizons électroniques et repérer bit par bit l’électeur potentiel.  Mais les petites mains militantes poursuivent quand même leur besogne de nuit, à la recherche du poteau oublié.

Cette élection sera pancarte comme elle sera Internet (et télé, et radio). Elle sera analogique comme elle sera numérique. Prouvant en cela, une fois de plus, que l’univers numérique ne zappe pas l’univers analogique. Il s’y superpose, s’y infiltre, s’y entremêle, s’y fusionne, la complète. Mais surtout, ne la remplace pas. Du moins pas totalement.

C’est sans doute pour cette raison que le livre papier, que le disque vinyle ont toujours une vie. La raison pour laquelle je continuerai à prendre mon pain chez le boulanger et non chez Amazon.

Des élections et du numérique

Plus que quelques heures avant le déclenchement des élections. L’espace médiatique est déjà tapissé des faits et gestes de nos partis politiques depuis le printemps. Depuis trop longtemps. Le slow news estival lié à un long chapelet de nominations insignifiantes, a donné à cette précampagne une allure de supplice de la goutte interminable; voyons cela comme un des effets pervers déplorables de ces nouvelles élections à date fixe. Une fois le déclenchement des élections officialisé, peut-être que les aspirants députés tout aussi ennuyés que nous de cette campagne, voudront ajouter plus de contenu et plus d’idées que jamais au cours des élections précédentes; espérons donc un tel effet vertueux de ces élections à date fixe. Mais disons qu’on peut en douter.

N’empêche que cette année serait une excellente année pour une campagne plus musclée au niveau des idées. Notamment pour discuter numérique.

Traditionnellement, d’élection en élection, on se limitait à mesurer la compétence numérique des partis en fonction des outils et des stratégies qu’ils mettaient en place durant les campagnes électorales. Les partis abordaient tellement peu ces thèmes dans leurs programmes ou sur la place publique qu’il ne restait que leurs propres usages des supports technologiques pour essayer de comprendre où ils en étaient rendus dans leur compréhension du numérique. Comme si la compétence de leurs équipes technos, de leurs stratèges en communication ou de leurs gestionnaires de communautés était une bonne mesure de l’état de leur réflexion face aux changements de notre société sous la pression du numérique et de l’évolution technologique.

D’ailleurs sur ce point, les partis ont pris du grade au fil des années; ils sont tous équipés de rutilantes machines de marketing numérique électoral efficaces. Les partis vivent tous maintenant à l’heure des mégadonnées. Ce qui fait la différence entre eux, c’est le brio de leurs équipes, la finesse des outils développés et les budgets qu’ils auront à leur disposition.


Du numérique dans la politique

Cette campagne, qui s’annonce pour l’instant si triste, a pourtant tout ce qu’il faut pour devenir un moment charnière. En effet, fait très attendu depuis longtemps, les 3 principaux partis auront des candidats capables d’avoir une pensée articulée sur les questions liées au numérique. Chacun d’eux pourrait débattre de l’importance du pôle en intelligence artificielle naissant au Québec, du tragique bilan de la connexion haute vitesse en région, des défis du commerce en ligne, du bouleversement attendu dans les secteurs de l’éducation, de la place des start-ups dans la nouvelle économie, de la nécessaire et urgente réorganisation du fonctionnement de l’État, et ainsi de suite.

Je parle bien sûr ici de Dominique Anglade du PLQ, de Mario Asselin de la CAQ et de Michelle Blanc de PQ. On attend de voir du côté de QS, mais ce ne serait pas surprenant de voir apparaître une personne tout aussi solide prendre le rôle de porte-parole à cet égard.

Le PLQ enverra Dominique Anglade sur toutes les tribunes où il sera question de « IA », d’accélération d’entreprise et de transformation numérique. Avec raison. Après tout, Dominique Anglade c’est un peu notre « Emmanuel Macron » de la politique provinciale; vous savez ce ministre de l’économie devenu président qui savait mettre dans ses discours ce qu’il fallait de vocabulaire choisi pour faire miroiter un futur high-tech. Mme Anglade a gagné beaucoup de crédibilité dans les milieux technos au cours des dernières années. Elle a réussi notamment à piloter, au sein du gouvernement libéral, l’épineux dossier du Plan numérique en économie; ce plan attendu depuis déjà plus d’une décennie par tous les acteurs du milieu. Elle s’en est fait depuis une excellente porte-parole, tant dans l’industrie qu’auprès de ses collègues de l’Assemblée nationale. Alors que les ministres de l’économie précédents ne pouvaient que répéter les phrases apprises par cœur lorsqu’il était question des enjeux économiques posés par le numérique, Mme Anglade constitue un véritable reboot de cette fonction ministérielle. Il était temps! Plus que temps!

La CAQ compte parmi ses rangs, Mario Asselin. Ancien directeur d’école, devenu au cours des 10-15 dernières années un précieux interlocuteur sur toutes les questions numériques au Québec. Même si son thème de prédilection reste l’éducation, son regard se porte beaucoup plus loin. Il tient un excellent blogue, Mario tout de go, depuis 2005. Il y aborde les questions d’éducation et de numérique; même si son implication politique des dernières années a pris le dessus sur le reste. Mario a aussi tenu chronique dans le Journal de Québec et de Montréal durant environ deux ans, où il était souvent question de l’impact des changements sociaux induits par le  numérique.

Le PQ compte dans ses rangs Michelle Blanc. Conférencière et consultante colorée et diplômée de HEC Montréal en affaires électroniques (maîtrise). Elle travaille depuis 20 ans sur les questions numériques. Michelle Blanc revendique depuis longtemps un leadership plus marqué de la part des gouvernements sur les questions numériques. Elle propose (à titre surtout personnel) un projet éconumérique qui allie objectifs écologiques et moyens numériques en plus d’être une fervente défenseure du branchement haute-vitesse à l’échelle du Québec.  Pour connaître ses positions, on peut profiter de l’abondance de son blogue qu’elle alimente régulièrement depuis 2005.

Michelle Blanc et Mario Asselin ont participé à la naissance de l’Institut de gouvernance numérique.

Pour l’instant, on ne sait pas trop si QS aura son porte-parole numérique. Dans le passé, cela n’a jamais été leur cheval de bataille. Amir Khadir est bien monté au front quelques fois pour défendre la position du parti dans certains dossiers, mais généralement avec des arguments malhabiles. Cette année il est certain que ce ne sera pas lui. Peut-être aurons-nous la chance de voir une personne proche de l’IRIS (Institut de recherche et d’informations socio-économiques) devenir leur porte-parole technonumérique. Cette organisation, proche politiquement de QS, a présenté au cours des dernières années des dossiers très intéressants sur l’impact des nouvelles technologies. Attendons de voir. 

Donc, si les partis le souhaitaient, pour la première fois, on pourrait avoir un débat 100% numérique, où tous les partis pourraient envoyer son champion, hautement compétent, pour défendre sa philosophe politique et son programme. J’entends déjà les thèmes: branchement des régions, transformation numérique des entreprises, littératie numérique et compétence numérique dans les écoles, innovation, intelligence artificielle, commerce électronique, protection de la vie privée, sécurité des données, rôle des entreprises dans le déploiement du numérique…

Autre signe que les questions numériques pourraient se frayer un chemin dans les débats des prochaines semaines, le gouvernement à accélérer les annonces à saveur numérique tout juste avant la pause estivale:

  • Rapport sur l’économie collaborative (qui est une forme d’économie  reposant en grande partie sur les échanges pair-à-pair rendus faciles et sécuritaires grâce aux nouveaux outils technologiques) (14 juin)


Du politique dans le numérique

La table est mise, les conditions sont réunies pour que les thèmes liés au numérique aient une présence nettement plus substantielle dans le discours politique lors de ces élections.  Enfin, dirons-nous!

Oui, je sais, les plus vieux d’entre vous me diront qu’à la fin des années 1990 avec le PQ,  on discutait déjà d’inforoutes sur la place publique et qu’il y avait même un ministre délégué attitré à ces questions. Mais là on parle de la préhistoire, avant le grand vacuum numérique commencé sous Jean Charest et qui s’est poursuivi durant plus de 10 ans. Ne boudons pas notre plaisir actuel de voir le thème reprendre vie sur la place publique.

Je suis tellement positif que j’espère même qu’on passe à l’étape suivante. Si nous voyons les signes évidents que le numérique entre dans le discours politique, peut-on aussi espérer voir le politique entrer maintenant dans le numérique? C’est-à-dire que les partis ne fassent pas qu’un long listage d’actions à inscrire au programme, mais qu’ils nous présentent leur vision politique de notre avenir numérique, qu’ils soient plus précis sur les options politiques contenues dans leurs propositions technologiques et numériques.

Au Québec, nous discutons généralement avec beaucoup de candeur de transformation numérique et de révolution numérique. Nous en discutons comme si le numérique portait en soit un projet libérateur ou un potentiel d’enrichissement social. Nous souhaitons les changements numériques; nous trouvons qu’entreprises, État, organisations ne vont pas assez vite ni assez loin; nous voulons plus d’initiatives et d’allant, mais nous définissons rarement quels changements numériques nous espérons.

Une illustration de tout cela: lorsque notre premier ministre nous invite à faire la “révolution numérique”. De quoi au juste parle-t-il? Et depuis quand un premier ministre veut-il faire la révolution? Normalement faire la révolution, c’est renverser les règles de fonctionnement d’un ordre social, c’est de proposer de nouvelles manières de faire, mais surtout c’est être maître d’oeuvre de ce processus de changement. Malheureusement, lorsqu’on nous parle de révolution numérique, on nous propose exactement l’inverse; on nous propose de suivre un courant qui a source un peu partout, mené par on ne sait trop qui, mais pour lequel il faudrait s’y rallier pour en tirer les avantages économiques. C’est un peu maigre comme orientation politique. En fait, nous voyons souvent cette révolution numérique comme si elle avait une direction préétablie, comme si les paramètres de la nouvelle société issue de cette révolution étaient déjà connus, et comme si faire partie de cette révolution nous mettait d’emblée du côté des gagnants.

Heu non! cette “révolution numérique” n’a ni cible, ni sens, ni objectifs politiques. Elle ira où on voudra bien la conduire. C’est à nous à y mettre direction, choix de société et objectifs de vie. La “révolution numérique” n’est que l’outil pour faire ce qu’on veut bien en faire.

Vous êtes amateurs de la série Black Mirror? Cette série nous rappelait à chaque épisode comment la transformation numérique n’est garante de rien. On peut facilement imaginer des sociétés totalitaires totalement numériques. On peut aussi imaginer des  sociétés centralisées dont l’ensemble des processus seront finement numérisés, où les rapports sociaux sont ficelés dans des filets de normes et de contrôle bien loin de notre idéal politique et social actuel. On peut tout autant imaginer des sociétés fortement numériques avec un partage du pouvoir total et une large participation citoyenne. Des mondes centralisés et autoritaires comme des mondes décentralisés et participatifs peuvent à leur manière constituer des bijoux numériques. Pourquoi? Parce que la révolution numérique n’est qu’une étiquette; parce que c’est juste une façon plus jolie de dire que nous utiliserons massivement la captation, la qualification, la quantification, la circulation et l’analyse des informations pour gérer les opérations de nos entreprises, de l’État ou de notre quotidien. Ni le “numérique”, ni la “transformation numérique”, ni même la “révolution numérique” n’a de sens, de texture ou de couleur politique; simplement une nouvelle façon d’être en relation avec les gens et les choses qui nous entourent. Le numérique n’a pas d’avenir autre que celui qu’on voudra bien fabriquer. À l’image du marteau qui ne dessine pas le meuble qu’il fabriquera; s’il en permet la réalisation, il ne prédéfinit jamais le résultat.

Il sera donc intéressant et plus instructif pour nous tous si les aspirants députés, au moment de parler de numérique, nous décrivent leur projet de société, leurs convictions politiques, et nous montrent comment le numérique est un allié dans leur projet. La liste de promesses sans les orientations ni les objectifs est inutile.

Youri Chassin voit-il le  numérique dans notre société comme Gabriel Nadeau-Dubois le voit?  Nous en serions tous bien surpris. Pourtant aujourd’hui, bien malin serait celui qui pourrait nous décrire la différence dans la vision politique du numérique entre les différents partis. Nous savons tous qu’ils se distinguent très bien les uns des autres par leur manière de penser l’économie, de voir l’intervention de l’État, de gérer la santé, de prioriser l’éducation, pourquoi ne devrait-on pas être capable aussi de sentir les mêmes différences lorsqu’il est question de numérique?

  • Qu’on nous explique comment les partis voient le numérique dans l’État, dans le rôle des citoyens? Si on peut supposer que l’État de la CAQ ne ressemble pas à l’État du PQ, cela devrait se refléter dans leurs propositions numériques. 
  • Qu’on nous explique comment, avec toutes les nouvelles formes de distribution des produits culturels, les frontières de notre culture seront transformées? Si tous les partis n’ont pas la même définition de ce qui devrait composer notre identité culturelle en 2018, cela devrait se refléter dans leurs propositions numériques.
  • Qu’on nous dise comment les détaillants locaux peuvent affronter la concentration des marchés? Un parti qui prône le “laisser-faire économique n’aura pas la même approche qu’un autre qui cherche à soutenir les marchés locaux, cela devrait se refléter dans leurs propositions numériques.
  • Et en éducation, en santé, en environnement, en développement régional, etc, aucun n’a les mêmes priorités, cela devrait se refléter dans leurs propositions numériques.

Voilà qui serait bien que cette campagne électorale, si tant est qu’elle laisse un peu de place aux débats, nous permette enfin de voir les nuances qui existent entre les différents partis sur les enjeux du numérique et les manières d’y répondre.

Crédit photo:  Arnaud Jaegers de Unsplash

Et si SLAV était l’arbre qui cache la forêt

Je sors de ma zone de confort. Normalement, je reste bien emmitouflé dans mes petits thèmes politico-numériques. Mais là, cette fois, je fais une exception. Il y a des moments où la moutarde fait plus que monter au nez; elle rend malade. Elle aveugle. Elle fait éternuer. Une moutarde contagieuse qui en fait dérailler plusieurs. De quoi, je parle? Bien sûr de tout ce débat qui fait rage autour du spectacle SLAV.

Débat! Que dis-je, bataille de fond de ruelles plutôt. Parler de débat suppose un échange; ici, on assiste plus à un dialogue de sourds. Un quasi-monologue de sourds, devrais-je plutôt dire, tant l’accès aux tribunes n’est pas distribué équitablement. Dans la notion de débat, il y a cette volonté de faire avancer la réflexion. Tout ce qu’on entend aujourd’hui, c’est le tintamarre de l’armement nucléaire qui veut pulvériser tout argumentaire divergent. Il n’y a plus de débat lorsque le point Godwin fait partie du folklore depuis la première minute. A-t-on, au Québec, en 2018, perdu le sens du débat, de la réflexion, de la discussion politique à ce point qu’on ne puisse aborder les questions sensibles qu’au moyen d’un concours d’étiquettes incendiaires? Le napalm n’a jamais créé un bon climat de discussion et d’ouverture.

Et si on retirait un peu de moutarde de nos narines et qu’on respirait un bon coup calmement.

Sérieusement, est-ce que les artistes qui ont porté le projet de ce spectacle, ceux qui y ont oeuvré, ceux qui ont été consultés, ceux qui s’y sont impliqués, ceux qui y ont cru sont des racistes? Sérieusement? Dans leurs intentions, dans leurs convictions, dans leurs gestes? Sérieusement? Peut-être ont-ils été malhabiles, naïfs, insouciants? Mais sûrement pas racistes. On ne porte pas un tel projet si on n’en a pas les convictions qui vont de pair.

Sérieusement, les personnes qui ont critiqué le spectacle, pancartes à la main, celles qui se sont senties blessées ou meurtries ou exclues, sont-elles des fachos, des vendues au multiculturalisme canadien, des anti-francophones, des exterminateurs de la culture québécoise, des incultes ou des obscurantistes? Sérieusement? Juste parce qu’ils osent soulever l’opinion que dans notre trop tranquille société québécoise francophone, il y a encore des injustices et de la discrimination sur la base de la couleur de la peau? Sérieusement, des fachos? Non, au pire, des militants qui grafignent trop profondément pour attirer l’attention sur un problème pourtant essentiel.

Sérieusement, est-ce que le FJM qui a retiré ce spectacle de sa programmation est un censeur digne de l’inquisition? Sérieusement? Une organisation qui, depuis 40 ans, fait tant de places à l’expérience, à la diversité, à l’aventure? Un censeur? Un raciste aussi, quant à y être? Sérieusement? Au pire, il s’agit d’une compagnie qui a décidé qu’il s’agissait d’un problème de société qui la dépassait et qu’elle n’avait pas à se substituer ni à la société civile ni aux politiques dont c’est le rôle de s’exprimer. La majorité des entrepreneurs, toutes communautés confondues, auraient fait le même choix.

Cet arbre qui cache la forêt

J’aime bien l’expression « l’arbre qui cache la forêt ». Elle s’applique tellement bien ici. On focalise sur un spectacle (que si peu de monde a vu), sur des manifestations (de pas tant de monde et que si peu de monde a vu), d’une poignée de pancartes (un peu pimentées) pour que tous les faiseurs d’opinions s’emballent. Et on regarde quoi? l’arbre, bien sûr. Comme si ce spectacle était le début, le milieu et la fin de toute cette histoire. On ne regarde pas plus loin que l’arbre. Jamais la forêt qui est là, derrière. La colère exprimée au moment de ce spectacle tient-elle totalement du spectacle? Nah! De l’accumulation d’années de frustration. Comme si le spectacle SLAV (à tort ou à raison) représentait la fameuse goutte qui fait déborder le vase. Ou le bon prétexte médiatique.

Non, notre petit Québec n’est pas sans tache. Il faut quand même se le dire, il y en a de la discrimination. De la discrimination que nos institutions, que notre culture, que nos entreprises, que nous-mêmes entretenons. Inconsciemment ou volontairement (c’est selon). L’idéal d’inclusion est encore un projet à réaliser, il ne faut pas tomber dans le déni.

Des fractures sociales, notre petite société québécoise en est pleine. C’est important de l’admettre, de les voir, d’essayer de les comprendre et de les mettre dans la sphère politique pour en débattre.

Une fracture sociale, c’est quoi? Par exemple, c’est la pauvreté chronique. Celle qu’on côtoie, celle qu’on évite trop souvent du regard, celle qu’on aimerait penser que ses victimes sont les artisans de leur propre malheur. Mais on sait très bien qu’elle est structurelle; on sait que les cartes de chance sont distribuées inégalement dans notre jeu, et que certains auront toujours plus d’occasions de trébucher socialement que d’autres. La pauvreté est tellement réelle que nous la craignons tous pour nous et pour nos enfants, qu’on essaie de l’endiguer avec des programmes gouvernementaux. Et ceux qui y sont coincés, ceux qui ont faim ou ceux qui sont épuisés de défendre ces personnes sans moyen pour se faire entendre, serez-vous surpris lorsque leur souffrance, leur misère et leur frustration prendra le ton de la colère?

Autre exemple? Cette fracture qui nous touche tous, entre les hommes et les femmes. Celle qu’on aimerait tant qu’elle soit déjà disparue depuis longtemps, celle qui se traduit par tant de déséquilibre au travail, dans la famille, dans l’intimité, partout. On la sait, on la connaît, on cherche à l’éliminer, mais chaque fois qu’on croit s’approcher d’un nouvel équilibre, on constate qu’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. La vague #meetoo est une autre belle illustration que l’exaspération cède un jour soudainement sa place à la colère pour se faire entendre.

Et cette forêt derrière l’arbre? Au-delà des étiquettes lancées à la suite du spectacle SLAV, ce qu’on a entendu ne serait-ce pas encore le cri d’une frustration trop longtemps retenu qui s’exprime?

Il faut accepter d’être lucide et admettre qu’il y a toujours au Québec bien plus de discriminations sur la base de la couleur et de l’origine qu’on ne le croit. Et ce n’est pas parce que nous ne souhaitons pas qu’elles existent, ce n’est pas parce que nous n’en subissons pas les effets, qu’elles n’existent pas. Tant d’emplois manqués sur la base d’un nom d’origine incertaine, tant de suspicion sur la base d’un teint trop basané, tant d’embûches dressées sur la base de la couleur. Faut pas fermer les yeux ni même les baisser; ne pas admettre cette réalité nous en rend chaque jour moins innocents. Et devant le déni doit-on être surpris que là aussi l’exaspération cède le pas à l’impatience et à la colère ?

Dieu sait pourquoi, plusieurs commentateurs croient qu’on a manqué une belle occasion de parler, de lancer un débat. Je crois bien au contraire que tout est là pour qu’on en discute. La discrimination sur la base de la couleur et des origines est bien insidieuse. C’est un thème sensible; personne ne veut se retrouver au banc des accusés et reconnu comme raciste. Pourtant, chasser les discriminations et les racismes structurels n’a rien à voir avec une mise en accusation des citoyens et des individus, c’est chercher les réflexes culturels, les mécanismes institutionnels, les boys clubs, les injustices profondes qui empêchent trop de citoyens d’avoir les mêmes chances que les autres. C’est le temps, la table est mise.

Et vous, vous voulez vraiment parler d’un spectacle que vous n’avez pas vu, de liberté d’expression, de censure? Ou, au contraire, faire un pas de plus, et dépasser cet arbre qui cache la forêt.

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Photo par Guillaume Jaillet sur Unsplash

Le manifeste du Conseil national du numérique (France)

Le Conseil national du numérique (en France) à publier aujourd’hui un manifeste pour interpeller le nouveau gouvernement pour l’instauration d’une intervention publique à la mesure de la transformation numérique qui s’opère.
En lisant ce manifeste, je ne peux que comparer la différence de maturité entre le Québec et la France (et l’Europe), dans ce débat sur l’impact du numérique sur nos sociétés, sur notre rôle comme citoyen et sur le rôle des gouvernements comme catalyseur d’une vision collective dans cette transformation à haute cadence.

Si le gouvernement québécois a fait preuve d’initiatives nettement plus marquées au cours des deux dernières années, sa vision du numérique reste toutefois très limitée. On le réduit encore trop à ses impacts sur la productivité et la compétitivité, comme si le numérique n’avait de dimensions que techniques ou scientifiques.
Je retiens une citation de ce manifeste du CNN que nos élus et les architectes de notre future politique du numérique québécoise gagneraient à méditer :

Aujourd’hui, l’accélération de la transformation est lourde de conséquences sociétales. Elle est aussi riche d’opportunités. Parmi les sujets au cœur de ses réflexions et de ses propositions à venir : la reconfiguration de l’économie par les plateformes, la coexistence entre l’intelligence des machines et l’intelligence humaine, la régulation des données, les inégalités sociales et territoriales, la démocratie ouverte dans un monde dangereux, la convergence entre transformation numérique et transition écologique.

Si nous voulons rester maître d’œuvre de notre avenir, il est en effet plus que temps d’élargir notre vision du numérique et de s’interroger collectivement les inclinaisons que nous souhaitons donner à cette transformation.
#NumQC

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Blogue du Cnn

(Crédit photo: Jay Wennington)

Le plan numérique, c’est NOTRE responsabilité

Dans mon précédent billet, j’ai lancé l’idée d’une consultation parallèle à la démarche du gouvernement du Québec, pour tenter de nous doter d’une vision plus large des enjeux actuels posés par le numérique. Le gouvernement du Québec a plutôt fait son choix de faire une consultation morcelée. Je ne crois pas que ce soit la meilleure façon pour arriver aux solutions les plus structurantes, mais au moins il bouge. On ne va pas s’en plaindre. On ne peut que lui souhaiter la meilleure des chances.

Par contre, si nous voulons avancer dans le sens que nous, c’est à nous, artisans du numérique, de faire notre bout. Il serait nettement le temps d’assumer nos responsabilités plutôt que d’attendre que tout nous tombe du ciel.

C’est récurrent depuis plus de 10 ans, chaque fois qu’on pense qu’un plan numérique va nous être pondu spontanément par le gouvernement, c’est le coup de massue. Et la ronde des billets de blogue qui recommence, des prises de position, des regroupements. Puis chacun retourne à ses affaires pressantes et la pression baisse. C’est cyclique. Le seul gagnant de cette mauvaise histoire, c’est le cynisme ambiant.

Je trouve essentiel que le Québec se dégage cette vision commune de notre avenir numérique, d’un Plan. Pas tant pour le chapelet de mesures et d’actions, mais pour la stratégie, pour la compréhension, pour les objectifs qu’ils fixent à une démarche. Un médecin ne poserait jamais un geste sans faire un diagnostic au préalable, par la suite les gestes suivront. De la même façon, un plan numérique doit précéder les programmes et même les principes. C’est la vue d’ensemble obligée.

Je ne jette toutefois pas la pierre aux seuls gouvernements qui se sont succédé à l’Assemblée nationale si nous n’avons pas de plan numérique. Le milieu numérique du Québec a sa large part de responsabilité. Nous sommes sans doute coupables de trop de mollesse dans nos convictions, coupables de n’avoir pas tenu nos promesses d’action, coupables de n’avoir pas toujours su maintenir le fort.

Je crois que le gouvernement sera capable de prendre acte des urgences numériques, le jour où nous-mêmes serons capables de bien l’expliquer et de mobiliser autour de certaines pistes de solution.

Résigné, jamais. Ni étonné, ni consterné, ni abattu. Juste bien décidé à travailler à faire que les choses se passent.

Je réitère donc l’invitation à m’écrire si vous souhaitez embarquer dans ce projet.

(Crédit photo: Jay Wennington / unsplash)

Se retrousser les manches

En septembre 2014, avait lieu le Forum des idées pour le Québec organisé par le PLQ sur le thème « Vivre l’innovation ». On nous laissait entendre que l’avenir numérique était à l’agenda du nouveau gouvernement, qu’une vision était en gestation et prendrait forme bientôt. Pourtant, vendredi dernier, M. Couillard nous annonçait « le lancement des consultations sur l’économie numérique » auprès des entreprises québécoises, ainsi que la création d’un groupe-conseil qui accompagnera le ministère dans l’élaboration de la feuille de route en économie numérique, que le gouvernement veut prendre son temps, car l’industrie se porte bien, et qu’il ne voudrait pas faire de dégâts « en arrivant avec ses grosses pattes ».

Fin 2015, nous n’avons pas de plan numérique. Stupeur même, le gouvernement ne parle plus de plan numérique pour se concentrer plutôt sur des « feuilles de route » sectorielles limitées. Comme si la stratégie numérique n’était plus à l’ordre du jour; comme si nous pouvions faire l’économie d’une telle stratégie. Un chapelet de petits pas fait place au plan tant attendu et exigé depuis des lustres.

Que dirions-nous d’un gouvernement qui mettrait en place une feuille de route pour la construction d’un nouveau pont sans faire la réflexion au préalable d’une politique du transport, ou d’un hôpital avant de définir sa stratégie en matière de santé?

Cette tactique-des-petits-pas est un aveu d’impuissance de la part du gouvernement face à des enjeux qu’il n’a pas été en mesure de comprendre. Des enjeux qui lui font tout aussi peur que l’ensemble du développement informatique gouvernemental qui croule depuis des années sous le poids d’une impuissance chronique.

Cette tactique-des-petits-pas reflète une définition restreinte du numérique. On parle ici de l’économie numérique comme si l’urgence se limitait à la faible place de nos entreprises dans le commerce électronique ou au besoin en crédits d’impôt et en rayonnement de nos entreprises spécialisées en développement numérique. Non, le numérique c’est plus. Le numérique ne se limite pas à l’informatique, au web, à la technologie. Le numérique n’est pas qu’une affaire de médias sociaux ou de commerce électronique. Le numérique touche tous les aspects de la vie.

Un monde en mutation

Le monde est en mutation. Chaque jour de nouveaux petits et grands changements. Dans nos poches, nos appareils téléphoniques nous donnent un accès à une base de connaissance plus vaste que jamais les meilleures bibliothèques ne pouvaient rêver offrir; là, maintenant au bout de nos doigts. Nos façons de lire, de s’informer, d’écouter la musique ont changé. Nos façons de voyager, de se déplacer toujours différentes à chaque fois. Les modèles d’affaires sont virés sens dessus dessous pour tenir compte des nouvelles façons de garder contact avec les clients. Des entreprises solides disparaissent le temps de le dire au profit de nouveaux empires instantanés. Rien n’échappera à la mutation en cours. Nos économies, nos organisations de santé, nos institutions d’enseignement, nos lois, nos services publics seront mis sous pression tour à tour.

À travers le monde, les gouvernements sont interpellés afin que ces mutations se fassent dans le respect des conventions démocratiques, des principes d’équité et de justice, que les nouvelles formes de création de valeurs se fassent au bénéfice de la société et non pas seulement au profit d’un petit nombre, et que les nouvelles pratiques émergentes ne menacent pas l’équilibre fiscal nécessaire au maintien de la protection sociale et du patrimoine culturel commun.

Le milieu numérique du Québec tente depuis des années de faire pression auprès du gouvernement provincial pour qu’il prenne acte des changements sociaux en cours et qu’il assume lui aussi, comme ailleurs, son rôle de phare. Mais l’annonce de la semaine dernière s’apparente plus à un déni de réalité et du tâtonnement au hasard. On est loin des actions structurantes qui nous permettraient de passer à travers la tourmente.

Pourtant le Québec recèle de compétences dans tous les aspects du numérique: un entrepreneuship numérique vigoureux (malgré les difficultés liées à l’étroitesse du marché); un foisonnement de startups; des chaires universitaires spécialisées tant sur les aspects sociaux, juridiques, économiques du numérique que sur des thèmes aussi pointus que le Big Data; des spécialistes en santé et en éducation. Compétences, spécialistes, réseaux, bien au fait de l’évolution de la société et des expériences réalisées dans les autres pays occidentaux. Un milieu mature et dynamique capable d’aider le gouvernement à voir plus clair dans ce qui se profile à l’horizon.

Si la consultation proposée par le gouvernement conduit à des propositions ou des actions, tant mieux. Cependant, se limiter aux seules questions posées par l’économie numérique, c’est de s’imposer une vision restreinte de cet horizon. La lutte de l’industrie du taxi contre Uber est un bel exemple; on ne peut pas éviter cette collision simplement en demandant à l’industrie du taxi d’être plus efficace et en resserrant la réglementation. La crise dépasse les taxis et Uber; elle traverse à tour de rôle l’ensemble des industries et des façons de faire. Une nouvelle chaîne de création de valeurs émerge et change radicalement l’économie.

En limitant tel qu’il le fait sa consultation, il n’aura même pas les outils nécessaires pour poser un diagnostic efficace de ce qui devait être sa priorité.

Se retrousser les manches

Nous avons le savoir-faire, la compétence, il ne manque peut-être qu’une volonté commune d’aller jusqu’au bout de la réflexion. Si elle ne vient pas du gouvernement, peut-être est-il temps pour la société civile de se mobiliser pour aider notre gouvernement à prendre acte de l’urgence, et à l’aider à assumer le leadership que lui seul peut porter.

Lorsque voilà quelques années, les premiers activistes de l’open data expliquait l’importance de cet outil pour améliorer la vie démocratique, ils prêchaient dans une mer de scepticisme et d’incompréhension. Aujourd’hui, l’open data commence à s’implanter; plus aucun politicien digne de ce nom ne peut prétendre qu’il ne s’agit pas d’une voie d’avenir.

Le chemin tracé par ces activistes de l’open data est une inspiration. Devant l’inertie du gouvernement, il est sans doute temps pour nous d’arrêter d’attendre que le gouvernement bouge. Nous devons, à notre tour, sensibiliser, mobiliser, expliquer, agir, démontrer les enjeux de la société numérique que se construit autour de nous. Peut-être réussirons-nous à capter un jour l’intérêt du gouvernement.

Il est trop tard pour attendre encore plus longtemps, il est maintenant temps de se retrousser les manches. Ensemble.

Que diriez-vous pour débuter d’une consultation parallèle qui chercherait à élargir notre compréhension des enjeux du numérique?

Qui embarque ?

crédit photo : Ryan Tauss

Transformations numériques et responsabilité sociale

Court commentaire sur notre responsabilité collective face au changement induit par le numérique. Trop souvent voit-on les changements technologiques et les bouleversements économiques avec résignation ou fatalisme. Comme si en arrière-plan de notre conscience collective sommeillait une sorte de réalisme darwinien implacable; comme si on pouvait se contenter d’un “tant pis” ou d’un “dommage” pour seule réponse à ceux qui verront leur vie mise en péril par les soubresauts des règles du jeu économique.

Avec les bouleversements numériques qui pointent à l’horizon, et la nonchalance des nos gouvernements à en prendre la pleine mesure, bien des gens qui se croyaient bien à l’abri verront leur vie paisible se faire laminer; à l’image de ces chauffeurs de taxi qui voient le marché du transport urbain fondre un peu plus chaque jour. Bien des gens qui regretteront d’avoir cru que c’était la juste nature des choses.

Si le monde est en mutation, si l’économie est en transformation, si en plus on souhaite et assume ces changements, si on pousse pour voir émerger de nouvelles façons de faire, et si de surcroît on sait très bien qu’il y aura de nombreuses victimes économiques, que des individus, des groupes sociaux, des familles, des quartiers, des métiers sont déjà sur la ligne de front, si nous savons que des personnes ayant des positions déjà précaires seront les plus affectées et que leur précarité n’en sera qu’amplifiée, s’il y a un projet (ou souhait) collectif de voir s’installer certains changements par le numérique, il doit alors y avoir une préoccupation collective d’amoindrir le choc, de l’encadrer, de réduire les exclusions, d’équilibrer les chances que les bénéfices soient partagés.

Non?

LaPresse+

Les prochains défis de La Presse +

Ce billet est la prolongation d’un commentaire laissé sur FB à la suite de la parution de l’entrevue de Julien Brault avec Guy Crevier sur le changement opéré par La Presse au cours des dernières années.

Les propos recueillis par le journaliste sont intéressants, car ils illustrent très concrètement les défis que doit surmonter tout entrepreneur (ou gestionnaire) face aux transformations numériques qui s’opèrent dans notre environnement économique.

Dans le cas de La Presse, cela se matérialise dans un double objectif : maintenir un haut niveau de revenu ET conserver une salle de rédaction importante en nombre et en qualité, à la hauteur des standards toujours maintenus par LA Presse depuis sa fondation. Ce qui n’est pas une cible simple à atteindre. Le diagnostic des artisans de LaPresse part de la prémisse que le modèle d’affaires des quotidiens papier en tient plus la route. Ils ne voient pas comment il est possible de rentabiliser à long terme une salle de rédaction de grande taille. Dons, il faut revoir le modèle d’affaires pour s’appuyer sur les nouveaux supports de distribution. La maladie est dans le modèle d’affaire, donc revoyons en profondeur ce modèle d’affaires. Parcours courageux!

Lorsqu’on voit comment la majorité des entreprises sont en plein déni de réalité face aux transformations économiques en cours, il est rafraîchissant de voir une vieille institution piloter aussi adroitement un virage aussi profond. Et surtout faire le choix et le risque d’une transformation aussi profonde. Mais selon Crevier, il s’agit d’une question de survie.

Pour l’instant, la gageure semble tenir la route. Le virage numérique qui s’est opéré semble tenir la route. La Presse+ obtient un très bon accueil auprès des annonceurs et la plateforme développée semble promise à un avenir commercial autonome.

Mais est-ce que la gageure Gesca est gagnée pour autant? Pas certain toutefois, malgré les chiffres positifs à l’horizon. Selon moi, il reste encore tout autant de travail devant que derrière.

Je regroupe ce que je vois comme travail qui reste devant l’équipe de Gesca en trois questions.

1. Est-ce que l’expérience LaPresse+ ainsi que l’ensemble du virage numérique de Gesca peuvent être viables à long terme sans l’adhésion (et le succès) de gros joueurs américains (journaux/magazines) ?

Il est ardu de changer de modèle d’affaires. Il est encore plus ardu d’être le seul à porter ce nouveau modèle. D’autant que ce choix de nouvelle plateforme implique des coûts additionnels pour les clients (et agences). De surcroît, le modèle est à contre-tendance. Seul dans cette voie, Gesca/LP+ est donc condamné à être radicalement plus performant que n’importe quel autre pour convaincre les clients.

L’ouverture récente de Nuglif et le partenariat avec Toronto Star ne sont peut-être pas tant qu’une manière de rentabiliser l’opération de R&D des dernières années qu’une des conditions essentielles a la survie de LaPresse+ ? Plus de joueurs partageront la plateforme Nuglif (ou d’éventuelles plateformes concurrentes), plus le marché de la publicité se consolidera, plus LP+ sera viable à tong terme.

Ce n’est pas le succès commercial de NuGlif qui assurera la survie de la salle de rédaction, mais la consolidation du marché publicitaire national, voire international, dans la voie tracée par LP+. Si Gesca reste seul dans ce créneau, ce sera la fin à court terme. Si le modèle se déploie, Gesca aura une double victoire à son actif : une salle de rédaction profitable ainsi qu’une nouvelle division, Nuglif, très profitable. Comme un quitte ou double.

2. Est-ce que l’expérience LaPresse+ aurait pu être développée ailleurs que dans un marché aussi particulier que celui du Québec?

Le succès de LP+ n’est pas que technologique, mais un succès qui repose sur le marketing. C’est une belle machine de mise en marché qui devait vendre le modèle aux annonceurs, tout autant qu’elle devait assurer une croissance fulgurante d’une clientèle d’usagers. Un parcours marketing sans fautes. Mais ce succès aurait-il été possible ailleurs que dans un marché comme celui du Québec? Notre marché est petit et protégé par sa langue, dans lequel La Presse profite d’un prestige historique puissant tant auprès du public que des annonceurs.

Il est alors possible que chacun des facteurs qui ont contribué à son succès ici devienne des handicaps dans son déploiement hors du marché du Québec. Pour la réussite de chacun des nouveaux partenaires, il faudra que celui-ci déploie des efforts marketing inouïs dans des marchés plus complexes et plus concurrentiels que celui du Québec.

Cette bataille est loin d’être gagnée.

3. Est-ce que l’expérience LaPresse+ est en mesure de s’adapter aux évolutions des plateformes?

Difficile de faire un contenu adapté pour une plateforme qui change tout le temps. Imaginez un journal qui devrait changer sa maquette et son format régulièrement. Pourtant, il n’y a rien fixe dans le format des tablettes. Lorsque le projet LP+ est né, le iPad dominait largement, leurs ventes allaient bon train et l’objectif était donc de produire principalement pour cette plateforme. Puis il a bien fallu ajouter le mini iPad, et ensuite Android dans ses infinies versions. Bien des soucis pour les développeurs. Mais surmontables… tant que les tablettes restent des tablettes telles que nous les connaissons

Posons-nous donc la question, quel est l’avenir des tablettes? Qui peut prédire ce que sera l’avenir des tablettes, et encore moins l’avenir des applications qui leur sont exclusives. Avec la miniaturisation électronique toujours plus poussée, les ordinateurs sont aujourd’hui de la taille des tablettes et les téléphones ont largement dépassé la puissance des premières tablettes. Le marché et le format des tablettes n’étaient-ils que temporaires? Nous allons vers quelque chose que personne ne connaît ni ne contrôle; et nous y allons rapidement.

Il est fort probable que l’effort de R&D déployé pour construire une offre de contenu et une offre publicitaire efficaces en terme de rétention soit à refaire très prochainement, si la plateforme évolue dans un nouveau sens. Ou pire, si la tablette venait à disparaître.

La survie de cette belle grande salle de rédaction compétente tient pour l’instant en équilibre précaire sur l’évolution d’une plateforme à l’avenir incertain. Certains concurrents de Gesca font le choix d’une offre multisupport (tablette, papier, Web), le choix de La Presse ne va pas pour l’instant dans cette direction. Il y a ici un enjeu stratégique non négligeable.

Selon vous, quels sont les prochains défis pour La Presse et les médias papier?