L’urgence artificielle

Chaque matin apporte sa nouvelle. Un investissement de plusieurs milliards. Une percée spectaculaire. Un commentateur qui décrète que le monde d’hier est mort et que celui de demain appartient déjà à trois ou quatre entreprises. Les manchettes s’empilent avec la régularité d’une machine bien huilée, et pour cause : c’en est une.

L’intelligence artificielle fait l’objet d’un bruit permanent, d’une fièvre qui ne retombe jamais. Pas parce que chaque annonce est un tremblement de terre, mais parce que l’industrie a besoin que chaque annonce ressemble à un tremblement de terre. Dans cette surenchère, le message est toujours le même : dépêchez-vous. Le jeu est en train de se plier et si vous n’êtes pas à la table, vous serez au menu, comme dirait Carney.

C’est une sommation, pas une invitation. Et une sommation n’a jamais été un bon point de départ pour penser.

Ce que le bruit recouvre

L’IA possède une valeur transformative réelle. Personne de sérieux ne le conteste. Dans la recherche, la médecine, l’éducation, la création, les possibilités sont tangibles et certaines déjà remarquables.

Ce n’est pas l’intérêt ou la puissance de la technologie qui pose problème. C’est l’idée que l’urgence serait dans l’adoption spontanée.

Les changements technologiques profonds ne se contentent pas d’améliorer ce qui existe. Ils accélèrent la réorganisation des rapports sociaux. L’imprimerie n’a pas simplement amélioré la copie des manuscrits; elle a arraché le savoir aux mains de ceux qui en contrôlaient la reproduction, et l’a lancé dans le monde. De nouvelles voix se sont fait entendre, de nouvelles idées ont circulé, et avec elles un siècle de luttes féroces pour décider qui aurait le droit de publier, de censurer, de diffuser. Internet n’a pas simplement accéléré le courrier; il a reconfiguré la nature même de la relation entre les individus, les organisations, les citoyens et leurs institutions.

À chaque fois, le même schéma. L’horizon s’ouvre, puis vient la lutte pour le contrôle du passage. Et cette lutte n’est pas une réorganisation « naturelle » des rôles et des pouvoirs. Elle produit des actions de force. Des concentrations nouvelles. Des confusions (et des collusions) politiques qui nous conduisent vers l’inconnu.

L’IA s’inscrit dans cette lignée, avec une différence de taille : la vitesse. Tout va plus vite. Les annonces, les déploiements, les repositionnements, les enjeux. Et c’est précisément cette vitesse qui rend la lucidité non pas optionnelle, mais vitale. Plus le changement accélère, plus notre regard doit rester ferme sur ce qui se dresse devant nous, et sur les assises que l’on veut collectivement conserver.

Ce qu’Internet nous a déjà appris

On n’a même pas besoin de remonter à Gutenberg pour comprendre le risque. Il suffit de regarder ce qui vient de se passer au cours des 30 dernières années.

Internet portait en lui une promesse démocratique immense. Tout sur le papier le prédisposait. L’accès universel au savoir, la parole distribuée, la capacité pour chaque citoyen de publier, de s’organiser, de demander des comptes. Le projet d’origine avait la démocratie dans son architecture même : un réseau décentralisé, sans gardien, sans péage à l’entrée.

Trente ans plus tard, il n’est pas certain que la démocratie en ait vraiment profité.

Pendant qu’on célébrait la transformation numérique et qu’on martelait l’urgence de l’adoption, une poignée de nouveaux venus ont compris autre chose. Ils ont compris que les mêmes outils conçus pour distribuer le pouvoir pouvaient être retournés pour le concentrer. Que les données de millions de personnes, agrégées, traitées, monétisées, constituaient un levier sans précédent. Qu’on pouvait bâtir en une décennie des empires dont l’influence dépasse celle de la plupart des États.

Le résultat est devant nous. La concentration des richesses s’est accélérée. Des individus exercent sur l’ensemble des autres un pouvoir disproportionné, parfois consciemment, parfois par le simple effet de la position qu’ils occupent. Les outils qui devaient émanciper sont devenus des instruments de surveillance, de manipulation, de dépendance. Non pas parce que la technologie était mauvaise, mais parce que l’urgence nous a fait avancer sans trop voir où nous mettions les pieds et l’édifice qui se construisait.

La différence entre adopter et adapter tient dans une seule lettre. Mais cette lettre change tout. Pour moi, adopter, c’est courir derrière l’outil. Adapter, c’est garder le cap sur ce qu’on veut construire et ajuster ses pratiques en conséquence. Ceux qui ont compris cette nuance ont prospéré. Mais au niveau collectif, au niveau de nos sociétés, c’est l’adoption aveugle qui a prévalu. Et la promesse démocratique a été esquintée par la course.

Voilà le précédent. Voilà ce qu’on devrait avoir en tête chaque fois qu’on nous somme de nous jeter dans l’IA les yeux fermés.

La fuite en avant n’est pas un projet

Avec l’IA, on nous pousse aujourd’hui vers la même adoption frénétique. Urgence individuelle : formez-vous ou devenez obsolètes. Urgence commerciale : investissez maintenant ou perdez votre marché. Urgence politique : légiférez vite, ou mieux, ne légiférez pas du tout car légiférer c’est entraver la venue de l’avenir.

Mais une fuite en avant n’est pas un modèle d’affaires pour une entreprise. Ce n’est pas un plan d’études pour une université. C’est encore moins un projet de vie collective. Ce n’est même pas un projet de vie personnel. C’est une panique organisée qui profite à ceux qui vendent les billets.

La vraie sommation n’est pas celle qu’on nous adresse. Elle n’est pas dans la course aux milliards, dans la compétition pour une première place imaginaire, dans la peur de rater le train.

La vraie sommation, c’est celle que nous devons nous adresser à nous-mêmes : préserver ce que nous voulons transmettre.

Une société démocratique ne se maintient pas par aveuglement; elle se maintient par des choix conscients, répétés, parfois difficiles. Quels principes gardons-nous quand tout se reconfigure? Quels repères maintenons-nous quand la vitesse brouille les lignes? Comment la société inclusive que nous souhaitons peut-elle se déployer dans ce nouveau territoire plutôt que s’y dissoudre?

Ces questions ne ralentissent pas le progrès. Elles lui donnent au contraire une direction. Sans elles, on avance vite, mais on ne sait pas vers où.

Le train quitte la gare? So what!

Il y a une phrase que je répète souvent quand on me parle de numérique : le numérique n’est pas un train à rattraper, mais une histoire à écrire ensemble. Elle vaut tout autant pour l’IA, qui n’est après tout qu’une des étapes de notre vie numérique.

Un train suppose des rails, un horaire, une trajectoire fixe. Il suppose qu’il n’y a qu’une seule direction et que notre seul choix est d’être à bord ou non. Mais ce n’est pas un train; c’est un paysage qui se dessine.

La question n’est pas de savoir qui court le plus vite. La question est de savoir ce qu’on trace dans cette étendue. Ce qu’on trace ensemble.

(texte paru aussi sur Substack)

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