À la table et au menu

Ce que Carney ne dit pas sur la souveraineté numérique dans son discours à Davos

Le 20 janvier dernier, Mark Carney a prononcé à Davos un discours qui a fait le tour du monde. Un discours qui a frappé avec une phrase très sentie : « Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu. »

Le diagnostic est lucide. L’ordre international fondé sur les règles est terminé. Les grandes puissances ont cessé de prétendre le respecter. L’intégration économique est devenue une arme, les tarifs un levier, les chaînes d’approvisionnement une vulnérabilité à exploiter. Les puissances moyennes n’ont que deux options : se faire dévorer une par une ou s’organiser.

Carney a agi en conséquence. Accords commerciaux et de sécurité en quelques mois sur plusieurs continents. Croissance des dépenses de défense. Rapprochement avec l’Union européenne. Discussions avec la Chine, le Qatar. Une volonté de diversification très réelle.

Sauf que Carney reste discret sur le numérique. Il mentionne l’IA parmi les investissements massifs du Canada, aux côtés de l’énergie et des minéraux critiques. Il parle de coopérer avec les démocraties pour éviter d’avoir à « choisir entre hégémons et hyperscalers ». Et c’est précisément ce cadrage qui pose problème. L’IA et le numérique apparaissent dans son discours comme des actifs comptables, des lignes d’investissement, des leviers de productivité. Des données froides. De l’infrastructure.

Ce dont Carney ne parle pas, c’est de l’espace social et politique que le numérique a créé. Pas un mot sur les plateformes qui façonnent le débat public. Pas un mot sur les algorithmes qui amplifient la désinformation. Pas un mot sur l’érosion démocratique que produit, au quotidien, un écosystème numérique sans gouvernance. La souveraineté numérique telle que Carney la conçoit est une affaire de serveurs et de puissance de calcul. Ce n’est pas une affaire de citoyens.

Or c’est là, dans cet espace que personne ne gouverne vraiment, que la question de la table et du menu se pose avec le plus d’acuité.

Le discours que Carney n’a pas fait

Deux semaines après Davos, le président du gouvernement espagnol Pedro Sánchez prononce au Sommet mondial des gouvernements à Dubaï un discours d’une tout autre nature. Il ne parle ni de tarifs douaniers ni de puissance de calcul. Il parle de ce que le numérique fait aux sociétés.

Sánchez décrit un espace où les fondements démocratiques sont sapés de l’intérieur. Un espace où les algorithmes faussent le débat public, où la désinformation circule plus vite que la vérité, où la moitié des utilisateurs sont exposés à des discours de haine, où les données personnelles sont exploitées et revendues. Un espace que les démocraties ont laissé se construire sans gouvernance et qui, aujourd’hui, se retourne contre elles.

On nous avait promis un outil de compréhension et de coopération mondiales. Un vecteur de liberté, de transparence, de responsabilité. C’est le contraire qui s’est produit. Le numérique non gouverné n’érode pas seulement la vie privée ou le confort des citoyens. Il érode la capacité des sociétés à délibérer, à se faire confiance, à se gouverner elles-mêmes. C’est le tissu démocratique qui s’use, fil après fil, dans un espace que personne ne surveille.

Sánchez ne se contente pas de décrire. Il annonce cinq mesures concrètes, dont la responsabilité pénale des dirigeants de plateformes et la criminalisation de la manipulation algorithmique. Il lance une « coalition des volontaires du numérique » avec cinq pays européens. Et il nomme un lien que Carney esquive entièrement : ce qu’il appelle « la convergence de deux échecs ». Un espace numérique sans responsabilité qui affaiblit les sociétés de l’intérieur. Un ordre mondial sous pression extérieure. Les deux ne sont pas parallèles. Ils se nourrissent. La désinformation amplifiée par les algorithmes fragilise les démocraties, ce qui affaiblit précisément leur capacité à s’organiser entre elles. Le numérique non gouverné n’est pas un problème à côté de la rupture géopolitique. C’est un accélérateur de cette rupture.

On peut discuter chaque mesure espagnole. On peut questionner la capacité d’un gouvernement minoritaire à les faire adopter. On peut même soupçonner une part de posture dans l’affrontement avec les plateformes. Mais le geste compte plus que le détail. L’Espagne est au menu, elle aussi. Mais elle le sait, elle le dit, et elle réclame une nouvelle table avec un nouveau menu. Carney veut accroître sa part de plomberie dans un restaurant qui ne lui appartient pas vraiment; Sánchez, lui, joue à l’inspecteur sanitaire pour déclarer que le restaurant est toxique.

Ce sont deux logiques de souveraineté. L’une est matérielle, l’autre est normative. L’une veut acheter des éléments pour le four, l’autre conteste le chef. Si les deux logiques sont nécessaires, l’une sans l’autre reste incomplète.

La souveraineté numérique, frontalement

L’Europe n’est pas un modèle de réussite, loin de là. Comme partout, ses citoyens sont sur des infrastructures américaines. Leurs données alimentent des modèles d’IA entraînés ailleurs. Les algorithmes qui façonnent leurs débats publics sont conçus à San Francisco. L’Europe aussi est au menu. Comme le Canada.

Mais la question y est posée différemment. Elle est posée plus frontalement. RGPD, Digital Services Act, Digital Markets Act, AI Act. Un arsenal législatif sans équivalent dans le monde. Un arsenal qui ne suffit pas. Les plateformes s’adaptent juste assez pour se faufiler entre les amendes sans jamais céder le contrôle réel, lorsque ce ne sont pas les menaces politiques qui les consolident dans leurs positions. Mais l’essentiel est que la souveraineté numérique y est traitée comme un enjeu de gouvernance au même titre que le commerce ou la défense. Ce n’est plus une affaire de startups et de geeks, c’est une affaire de citoyens et de gouvernance.

Et le contexte actuel donne à cette question une acuité nouvelle. Car ce que Carney décrit à Davos, la transformation de l’intégration économique en arme par un partenaire agressif, s’applique au numérique avec encore plus de force unilatérale.

La dépendance ne se mesure pas seulement en barils de pétrole ou en tonnes d’acier. Elle se mesure en serveurs qui stockent les données de vos citoyens. En modèles d’IA qui vont restructurer votre économie. En plateformes qui contrôlent l’espace où se forme l’opinion publique. Comment bâtir une autonomie stratégique quand l’infrastructure informationnelle sur laquelle repose votre souveraineté appartient à la puissance dont vous tentez de réduire l’emprise ?

L’Europe commence à regarder cette question en face. Pas assez vite. Pas assez fort. Mais en face. L’idée que la dépendance numérique est une vulnérabilité stratégique du même ordre que la dépendance énergétique est en train de s’installer dans le débat européen. Le discours de Sánchez en est un symptôme. La coalition qu’il lance en est un autre. L’effort est lent, insuffisant, mais il va dans la bonne direction : celle qui consiste à nommer le problème pour ce qu’il est.

Le Canada : la plomberie sans la politique

Revenons au Canada. Il serait injuste de dire que le gouvernement Carney n’a pas de stratégie numérique. Le budget 2025 consacre près d’un milliard sur cinq ans à une infrastructure publique de calcul souverain pour l’IA. Sept cents millions vont à un supercalculateur canadien. Un Bureau de la transformation numérique a été créé. Il y a même un ministre de l’Intelligence artificielle. Sur le papier, le Canada veut rénover sa cuisine.

Mais cette stratégie est matérielle, pas politique. Elle investit dans la puissance de calcul, pas dans la gouvernance de l’espace numérique. Elle achète des serveurs, pas des règles. Le Canada développe une capacité de calcul souveraine pour entraîner des modèles d’IA sur des données canadiennes dans un environnement sécurisé, ce qui est nécessaire. Ce qu’il ne fait pas, c’est se donner les moyens de gouverner l’espace où ces technologies déploient leurs effets sur la société.

Et le paradoxe va plus loin. En juin 2025, quelques mois après le budget qui investissait dans la souveraineté technologique, le gouvernement Carney a abrogé la taxe sur les services numériques sous la pression directe de Trump. Cette taxe, qui devait rapporter plus de sept milliards de dollars en cinq ans, obligeait les géants technologiques américains à payer des impôts sur les revenus qu’ils génèrent auprès des Canadiens. Trump a qualifié la taxe d’« attaque directe et flagrante » contre les États-Unis. Carney a cédé en quelques jours.

L’image est difficile à ignorer. D’un côté, le premier ministre construit un four souverain pour moins dépendre de la cuisine américaine. De l’autre, il renonce à faire payer son loyer aux géants qui occupent déjà tout l’espace numérique canadien. Souveraineté de puissance d’un côté. Soumission fiscale de l’autre. Le Canada installe de la plomberie, mais il abandonne ce qui sera au menu.

Écrire notre propre carte

Carney a raison : il faut être à la table. Sánchez a raison : il faut contester le menu. Mais il manque un terme à la métaphore. Avant de s’asseoir, avant de commander, il faut entrer dans la cuisine. Il faut avoir les mains dans la préparation. Maîtriser les ingrédients. Savoir ce qui se fabrique.

Dans le numérique, la cuisine, c’est l’infrastructure, oui, mais c’est aussi les règles, les standards, les cadres normatifs qui déterminent ce qui sera servi et à qui. Le Canada est en train de s’équiper en fours et en comptoirs. C’est un début. Mais une cuisine sans politique alimentaire produit n’importe quoi pour n’importe qui.

La souveraineté numérique ne se divise pas en tranches. La souveraineté matérielle, celle des serveurs et du calcul, n’a de sens que si elle est accompagnée d’une souveraineté normative, celle des droits, de la gouvernance des données, de la protection de l’espace public. On ne peut pas diversifier ses alliances commerciales sur des infrastructures captives. On ne peut pas protéger le débat démocratique sur des plateformes qui tirent profit de sa dégradation. Et on ne peut pas construire un four souverain le matin pour renoncer à taxer ceux qui cuisinent chez vous le soir.

Cela aussi doit être mis sur la table. Pour que nous soyons un peu moins au menu. Un peu plus dans la cuisine. Et qu’un jour, peut-être, ce soit nous qui écrivions la carte.

L’urgence artificielle

Chaque matin apporte sa nouvelle. Un investissement de plusieurs milliards. Une percée spectaculaire. Un commentateur qui décrète que le monde d’hier est mort et que celui de demain appartient déjà à trois ou quatre entreprises. Les manchettes s’empilent avec la régularité d’une machine bien huilée, et pour cause : c’en est une.

L’intelligence artificielle fait l’objet d’un bruit permanent, d’une fièvre qui ne retombe jamais. Pas parce que chaque annonce est un tremblement de terre, mais parce que l’industrie a besoin que chaque annonce ressemble à un tremblement de terre. Dans cette surenchère, le message est toujours le même : dépêchez-vous. Le jeu est en train de se plier et si vous n’êtes pas à la table, vous serez au menu, comme dirait Carney.

C’est une sommation, pas une invitation. Et une sommation n’a jamais été un bon point de départ pour penser.

Ce que le bruit recouvre

L’IA possède une valeur transformative réelle. Personne de sérieux ne le conteste. Dans la recherche, la médecine, l’éducation, la création, les possibilités sont tangibles et certaines déjà remarquables.

Ce n’est pas l’intérêt ou la puissance de la technologie qui pose problème. C’est l’idée que l’urgence serait dans l’adoption spontanée.

Les changements technologiques profonds ne se contentent pas d’améliorer ce qui existe. Ils accélèrent la réorganisation des rapports sociaux. L’imprimerie n’a pas simplement amélioré la copie des manuscrits; elle a arraché le savoir aux mains de ceux qui en contrôlaient la reproduction, et l’a lancé dans le monde. De nouvelles voix se sont fait entendre, de nouvelles idées ont circulé, et avec elles un siècle de luttes féroces pour décider qui aurait le droit de publier, de censurer, de diffuser. Internet n’a pas simplement accéléré le courrier; il a reconfiguré la nature même de la relation entre les individus, les organisations, les citoyens et leurs institutions.

À chaque fois, le même schéma. L’horizon s’ouvre, puis vient la lutte pour le contrôle du passage. Et cette lutte n’est pas une réorganisation « naturelle » des rôles et des pouvoirs. Elle produit des actions de force. Des concentrations nouvelles. Des confusions (et des collusions) politiques qui nous conduisent vers l’inconnu.

L’IA s’inscrit dans cette lignée, avec une différence de taille : la vitesse. Tout va plus vite. Les annonces, les déploiements, les repositionnements, les enjeux. Et c’est précisément cette vitesse qui rend la lucidité non pas optionnelle, mais vitale. Plus le changement accélère, plus notre regard doit rester ferme sur ce qui se dresse devant nous, et sur les assises que l’on veut collectivement conserver.

Ce qu’Internet nous a déjà appris

On n’a même pas besoin de remonter à Gutenberg pour comprendre le risque. Il suffit de regarder ce qui vient de se passer au cours des 30 dernières années.

Internet portait en lui une promesse démocratique immense. Tout sur le papier le prédisposait. L’accès universel au savoir, la parole distribuée, la capacité pour chaque citoyen de publier, de s’organiser, de demander des comptes. Le projet d’origine avait la démocratie dans son architecture même : un réseau décentralisé, sans gardien, sans péage à l’entrée.

Trente ans plus tard, il n’est pas certain que la démocratie en ait vraiment profité.

Pendant qu’on célébrait la transformation numérique et qu’on martelait l’urgence de l’adoption, une poignée de nouveaux venus ont compris autre chose. Ils ont compris que les mêmes outils conçus pour distribuer le pouvoir pouvaient être retournés pour le concentrer. Que les données de millions de personnes, agrégées, traitées, monétisées, constituaient un levier sans précédent. Qu’on pouvait bâtir en une décennie des empires dont l’influence dépasse celle de la plupart des États.

Le résultat est devant nous. La concentration des richesses s’est accélérée. Des individus exercent sur l’ensemble des autres un pouvoir disproportionné, parfois consciemment, parfois par le simple effet de la position qu’ils occupent. Les outils qui devaient émanciper sont devenus des instruments de surveillance, de manipulation, de dépendance. Non pas parce que la technologie était mauvaise, mais parce que l’urgence nous a fait avancer sans trop voir où nous mettions les pieds et l’édifice qui se construisait.

La différence entre adopter et adapter tient dans une seule lettre. Mais cette lettre change tout. Pour moi, adopter, c’est courir derrière l’outil. Adapter, c’est garder le cap sur ce qu’on veut construire et ajuster ses pratiques en conséquence. Ceux qui ont compris cette nuance ont prospéré. Mais au niveau collectif, au niveau de nos sociétés, c’est l’adoption aveugle qui a prévalu. Et la promesse démocratique a été esquintée par la course.

Voilà le précédent. Voilà ce qu’on devrait avoir en tête chaque fois qu’on nous somme de nous jeter dans l’IA les yeux fermés.

La fuite en avant n’est pas un projet

Avec l’IA, on nous pousse aujourd’hui vers la même adoption frénétique. Urgence individuelle : formez-vous ou devenez obsolètes. Urgence commerciale : investissez maintenant ou perdez votre marché. Urgence politique : légiférez vite, ou mieux, ne légiférez pas du tout car légiférer c’est entraver la venue de l’avenir.

Mais une fuite en avant n’est pas un modèle d’affaires pour une entreprise. Ce n’est pas un plan d’études pour une université. C’est encore moins un projet de vie collective. Ce n’est même pas un projet de vie personnel. C’est une panique organisée qui profite à ceux qui vendent les billets.

La vraie sommation n’est pas celle qu’on nous adresse. Elle n’est pas dans la course aux milliards, dans la compétition pour une première place imaginaire, dans la peur de rater le train.

La vraie sommation, c’est celle que nous devons nous adresser à nous-mêmes : préserver ce que nous voulons transmettre.

Une société démocratique ne se maintient pas par aveuglement; elle se maintient par des choix conscients, répétés, parfois difficiles. Quels principes gardons-nous quand tout se reconfigure? Quels repères maintenons-nous quand la vitesse brouille les lignes? Comment la société inclusive que nous souhaitons peut-elle se déployer dans ce nouveau territoire plutôt que s’y dissoudre?

Ces questions ne ralentissent pas le progrès. Elles lui donnent au contraire une direction. Sans elles, on avance vite, mais on ne sait pas vers où.

Le train quitte la gare? So what!

Il y a une phrase que je répète souvent quand on me parle de numérique : le numérique n’est pas un train à rattraper, mais une histoire à écrire ensemble. Elle vaut tout autant pour l’IA, qui n’est après tout qu’une des étapes de notre vie numérique.

Un train suppose des rails, un horaire, une trajectoire fixe. Il suppose qu’il n’y a qu’une seule direction et que notre seul choix est d’être à bord ou non. Mais ce n’est pas un train; c’est un paysage qui se dessine.

La question n’est pas de savoir qui court le plus vite. La question est de savoir ce qu’on trace dans cette étendue. Ce qu’on trace ensemble.

(texte paru aussi sur Substack)