Réguler le numérique n’est pas censurer, mais protéger

Pour plusieurs, réguler les plateformes numériques fait polémique. Il s’agirait d’une entorse à la libre expression. Mais est-ce vraiment le cas ?

Changeons de perspective un instant. Imaginez une industrie alimentaire sans régulation. Pas de normes d’affichage, pas d’origine, pas de date de péremption, pas de mode d’emploi. Pire, rien pour encadrer l’utilisation de produits toxiques ni les conditions insalubres. Sans cadre clair, faire son épicerie deviendrait une aventure risquée, livrée au libre marché.

À quoi sert cette régulation ? Surtout pas à contraindre les goûts individuels. Elle vise à encadrer les pratiques : garantir des standards sanitaires et assurer une protection des consommateurs. Réguler l’industrie alimentaire pousse les entreprises à se responsabiliser sur les effets de leurs produits et à harmoniser leurs impacts avec un cadre concurrentiel équitable.

Les réglementations alimentaires ne dictent pas nos menus personnels. Elles ne vous empêchent pas de choisir une pizza plutôt qu’une salade, ou un gâteau plutôt qu’un fruit, mais veillent à ce que ces choix soient plus sûrs, exempts de dangers cachés.

Est-ce que la régulation alimentaire limite notre liberté ? Elle offre au contraire la tranquillité d’esprit pour en profiter pleinement.

Revenons aux plateformes numériques. Nous y passons des heures : nous échangeons, nous nous informons, nous formons nos opinions, nous consommons des contenus. Tout comme notre corps est vulnérable à une alimentation contaminée, nos esprits et nos relations sont vulnérables à une « alimentation numérique » infestée de désinformation, de manipulation et de propos toxiques. Les grandes entreprises technologiques contrôlent l’information qui circule sur leurs plateformes. Elles n’ont aucune obligation de rendre des comptes sur la manière dont leurs algorithmes influencent nos comportements, sans exigence réelle de transparence ou d’équité.

Beaucoup redoutent qu’une régulation étouffe le débat démocratique. Il s’agit peut-être d’un faux débat. La liberté d’expression exige un environnement où l’information est fiable, les échanges authentiques et les participants à l’abri des manipulations indésirables.

Personne ne veut vivre dans un monde où chaque bouchée pourrait être la dernière ; personne ne souhaite évoluer dans un monde où chaque information pourrait être un piège.

Les plateformes numériques sont des intermédiaires de liens sociaux. Si leurs processus d’affaires les tordent, les amplifient, les déforment, les survoltent, il est crucial que nous en soyons conscients, et que nous puissions en limiter les effets. Réguler, c’est refuser de livrer notre démocratie à l’équivalent numérique d’une intoxication alimentaire.

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Anatomie d’une machine à désinformation

Très intéressante vidéo qui décortique le fonctionnement d’une opération de désinformation typique : avec des comptes “seeders” qui diffusent le contenu fabriqué, qui sont par la suite relayés par des comptes “quoters” qui ont pour tâche d’amplifier stratégiquement le contenu vers des cibles précises.

Aujourd’hui, les États s’affrontent sur de nouveaux champs de bataille. Tels des drones téléguidés, ils lancent des salves d’informations trafiquées pour éroder la confiance et manipuler l’opinion publique des pays ciblés.

Rappelons qu’en 2021, l’Oxford Internet Institute révélait qu’au moins 81 gouvernements ou partis politiques disposaient de leurs propres brigades numériques; véritables manufactures de propagande devenues aussi banales que des centres d’appels marketing.

Une étude du MIT publiée dans Science en 2018 démontrait qu’à l’époque, sur Twitter, un mensonge atteignait son premier millier de destinataires six fois plus rapidement qu’une vérité et générait des cascades de diffusion 70% plus profondes.

La désinformation comme arme politique n’est donc pas près de disparaître. Autant apprendre à reconnaître sa mécanique et ses techniques.

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