(Crédit photo: Jay Wennington)

Le plan numérique, c’est NOTRE responsabilité

Dans mon précédent billet, j’ai lancé l’idée d’une consultation parallèle à la démarche du gouvernement du Québec, pour tenter de nous doter d’une vision plus large des enjeux actuels posés par le numérique. Le gouvernement du Québec a plutôt fait son choix de faire une consultation morcelée. Je ne crois pas que ce soit la meilleure façon pour arriver aux solutions les plus structurantes, mais au moins il bouge. On ne va pas s’en plaindre. On ne peut que lui souhaiter la meilleure des chances.

Par contre, si nous voulons avancer dans le sens que nous, c’est à nous, artisans du numérique, de faire notre bout. Il serait nettement le temps d’assumer nos responsabilités plutôt que d’attendre que tout nous tombe du ciel.

C’est récurrent depuis plus de 10 ans, chaque fois qu’on pense qu’un plan numérique va nous être pondu spontanément par le gouvernement, c’est le coup de massue. Et la ronde des billets de blogue qui recommence, des prises de position, des regroupements. Puis chacun retourne à ses affaires pressantes et la pression baisse. C’est cyclique. Le seul gagnant de cette mauvaise histoire, c’est le cynisme ambiant.

Je trouve essentiel que le Québec se dégage cette vision commune de notre avenir numérique, d’un Plan. Pas tant pour le chapelet de mesures et d’actions, mais pour la stratégie, pour la compréhension, pour les objectifs qu’ils fixent à une démarche. Un médecin ne poserait jamais un geste sans faire un diagnostic au préalable, par la suite les gestes suivront. De la même façon, un plan numérique doit précéder les programmes et même les principes. C’est la vue d’ensemble obligée.

Je ne jette toutefois pas la pierre aux seuls gouvernements qui se sont succédé à l’Assemblée nationale si nous n’avons pas de plan numérique. Le milieu numérique du Québec a sa large part de responsabilité. Nous sommes sans doute coupables de trop de mollesse dans nos convictions, coupables de n’avoir pas tenu nos promesses d’action, coupables de n’avoir pas toujours su maintenir le fort.

Je crois que le gouvernement sera capable de prendre acte des urgences numériques, le jour où nous-mêmes serons capables de bien l’expliquer et de mobiliser autour de certaines pistes de solution.

Résigné, jamais. Ni étonné, ni consterné, ni abattu. Juste bien décidé à travailler à faire que les choses se passent.

Je réitère donc l’invitation à m’écrire si vous souhaitez embarquer dans ce projet.

(Crédit photo: Jay Wennington / unsplash)

Se retrousser les manches

En septembre 2014, avait lieu le Forum des idées pour le Québec organisé par le PLQ sur le thème « Vivre l’innovation ». On nous laissait entendre que l’avenir numérique était à l’agenda du nouveau gouvernement, qu’une vision était en gestation et prendrait forme bientôt. Pourtant, vendredi dernier, M. Couillard nous annonçait « le lancement des consultations sur l’économie numérique » auprès des entreprises québécoises, ainsi que la création d’un groupe-conseil qui accompagnera le ministère dans l’élaboration de la feuille de route en économie numérique, que le gouvernement veut prendre son temps, car l’industrie se porte bien, et qu’il ne voudrait pas faire de dégâts « en arrivant avec ses grosses pattes ».

Fin 2015, nous n’avons pas de plan numérique. Stupeur même, le gouvernement ne parle plus de plan numérique pour se concentrer plutôt sur des « feuilles de route » sectorielles limitées. Comme si la stratégie numérique n’était plus à l’ordre du jour; comme si nous pouvions faire l’économie d’une telle stratégie. Un chapelet de petits pas fait place au plan tant attendu et exigé depuis des lustres.

Que dirions-nous d’un gouvernement qui mettrait en place une feuille de route pour la construction d’un nouveau pont sans faire la réflexion au préalable d’une politique du transport, ou d’un hôpital avant de définir sa stratégie en matière de santé?

Cette tactique-des-petits-pas est un aveu d’impuissance de la part du gouvernement face à des enjeux qu’il n’a pas été en mesure de comprendre. Des enjeux qui lui font tout aussi peur que l’ensemble du développement informatique gouvernemental qui croule depuis des années sous le poids d’une impuissance chronique.

Cette tactique-des-petits-pas reflète une définition restreinte du numérique. On parle ici de l’économie numérique comme si l’urgence se limitait à la faible place de nos entreprises dans le commerce électronique ou au besoin en crédits d’impôt et en rayonnement de nos entreprises spécialisées en développement numérique. Non, le numérique c’est plus. Le numérique ne se limite pas à l’informatique, au web, à la technologie. Le numérique n’est pas qu’une affaire de médias sociaux ou de commerce électronique. Le numérique touche tous les aspects de la vie.

Un monde en mutation

Le monde est en mutation. Chaque jour de nouveaux petits et grands changements. Dans nos poches, nos appareils téléphoniques nous donnent un accès à une base de connaissance plus vaste que jamais les meilleures bibliothèques ne pouvaient rêver offrir; là, maintenant au bout de nos doigts. Nos façons de lire, de s’informer, d’écouter la musique ont changé. Nos façons de voyager, de se déplacer toujours différentes à chaque fois. Les modèles d’affaires sont virés sens dessus dessous pour tenir compte des nouvelles façons de garder contact avec les clients. Des entreprises solides disparaissent le temps de le dire au profit de nouveaux empires instantanés. Rien n’échappera à la mutation en cours. Nos économies, nos organisations de santé, nos institutions d’enseignement, nos lois, nos services publics seront mis sous pression tour à tour.

À travers le monde, les gouvernements sont interpellés afin que ces mutations se fassent dans le respect des conventions démocratiques, des principes d’équité et de justice, que les nouvelles formes de création de valeurs se fassent au bénéfice de la société et non pas seulement au profit d’un petit nombre, et que les nouvelles pratiques émergentes ne menacent pas l’équilibre fiscal nécessaire au maintien de la protection sociale et du patrimoine culturel commun.

Le milieu numérique du Québec tente depuis des années de faire pression auprès du gouvernement provincial pour qu’il prenne acte des changements sociaux en cours et qu’il assume lui aussi, comme ailleurs, son rôle de phare. Mais l’annonce de la semaine dernière s’apparente plus à un déni de réalité et du tâtonnement au hasard. On est loin des actions structurantes qui nous permettraient de passer à travers la tourmente.

Pourtant le Québec recèle de compétences dans tous les aspects du numérique: un entrepreneuship numérique vigoureux (malgré les difficultés liées à l’étroitesse du marché); un foisonnement de startups; des chaires universitaires spécialisées tant sur les aspects sociaux, juridiques, économiques du numérique que sur des thèmes aussi pointus que le Big Data; des spécialistes en santé et en éducation. Compétences, spécialistes, réseaux, bien au fait de l’évolution de la société et des expériences réalisées dans les autres pays occidentaux. Un milieu mature et dynamique capable d’aider le gouvernement à voir plus clair dans ce qui se profile à l’horizon.

Si la consultation proposée par le gouvernement conduit à des propositions ou des actions, tant mieux. Cependant, se limiter aux seules questions posées par l’économie numérique, c’est de s’imposer une vision restreinte de cet horizon. La lutte de l’industrie du taxi contre Uber est un bel exemple; on ne peut pas éviter cette collision simplement en demandant à l’industrie du taxi d’être plus efficace et en resserrant la réglementation. La crise dépasse les taxis et Uber; elle traverse à tour de rôle l’ensemble des industries et des façons de faire. Une nouvelle chaîne de création de valeurs émerge et change radicalement l’économie.

En limitant tel qu’il le fait sa consultation, il n’aura même pas les outils nécessaires pour poser un diagnostic efficace de ce qui devait être sa priorité.

Se retrousser les manches

Nous avons le savoir-faire, la compétence, il ne manque peut-être qu’une volonté commune d’aller jusqu’au bout de la réflexion. Si elle ne vient pas du gouvernement, peut-être est-il temps pour la société civile de se mobiliser pour aider notre gouvernement à prendre acte de l’urgence, et à l’aider à assumer le leadership que lui seul peut porter.

Lorsque voilà quelques années, les premiers activistes de l’open data expliquait l’importance de cet outil pour améliorer la vie démocratique, ils prêchaient dans une mer de scepticisme et d’incompréhension. Aujourd’hui, l’open data commence à s’implanter; plus aucun politicien digne de ce nom ne peut prétendre qu’il ne s’agit pas d’une voie d’avenir.

Le chemin tracé par ces activistes de l’open data est une inspiration. Devant l’inertie du gouvernement, il est sans doute temps pour nous d’arrêter d’attendre que le gouvernement bouge. Nous devons, à notre tour, sensibiliser, mobiliser, expliquer, agir, démontrer les enjeux de la société numérique que se construit autour de nous. Peut-être réussirons-nous à capter un jour l’intérêt du gouvernement.

Il est trop tard pour attendre encore plus longtemps, il est maintenant temps de se retrousser les manches. Ensemble.

Que diriez-vous pour débuter d’une consultation parallèle qui chercherait à élargir notre compréhension des enjeux du numérique?

Qui embarque ?

crédit photo : Ryan Tauss

Transformations numériques et responsabilité sociale

Court commentaire sur notre responsabilité collective face au changement induit par le numérique. Trop souvent voit-on les changements technologiques et les bouleversements économiques avec résignation ou fatalisme. Comme si en arrière-plan de notre conscience collective sommeillait une sorte de réalisme darwinien implacable; comme si on pouvait se contenter d’un “tant pis” ou d’un “dommage” pour seule réponse à ceux qui verront leur vie mise en péril par les soubresauts des règles du jeu économique.

Avec les bouleversements numériques qui pointent à l’horizon, et la nonchalance des nos gouvernements à en prendre la pleine mesure, bien des gens qui se croyaient bien à l’abri verront leur vie paisible se faire laminer; à l’image de ces chauffeurs de taxi qui voient le marché du transport urbain fondre un peu plus chaque jour. Bien des gens qui regretteront d’avoir cru que c’était la juste nature des choses.

Si le monde est en mutation, si l’économie est en transformation, si en plus on souhaite et assume ces changements, si on pousse pour voir émerger de nouvelles façons de faire, et si de surcroît on sait très bien qu’il y aura de nombreuses victimes économiques, que des individus, des groupes sociaux, des familles, des quartiers, des métiers sont déjà sur la ligne de front, si nous savons que des personnes ayant des positions déjà précaires seront les plus affectées et que leur précarité n’en sera qu’amplifiée, s’il y a un projet (ou souhait) collectif de voir s’installer certains changements par le numérique, il doit alors y avoir une préoccupation collective d’amoindrir le choc, de l’encadrer, de réduire les exclusions, d’équilibrer les chances que les bénéfices soient partagés.

Non?

LaPresse+

Les prochains défis de La Presse +

Ce billet est la prolongation d’un commentaire laissé sur FB à la suite de la parution de l’entrevue de Julien Brault avec Guy Crevier sur le changement opéré par La Presse au cours des dernières années.

Les propos recueillis par le journaliste sont intéressants, car ils illustrent très concrètement les défis que doit surmonter tout entrepreneur (ou gestionnaire) face aux transformations numériques qui s’opèrent dans notre environnement économique.

Dans le cas de La Presse, cela se matérialise dans un double objectif : maintenir un haut niveau de revenu ET conserver une salle de rédaction importante en nombre et en qualité, à la hauteur des standards toujours maintenus par LA Presse depuis sa fondation. Ce qui n’est pas une cible simple à atteindre. Le diagnostic des artisans de LaPresse part de la prémisse que le modèle d’affaires des quotidiens papier en tient plus la route. Ils ne voient pas comment il est possible de rentabiliser à long terme une salle de rédaction de grande taille. Dons, il faut revoir le modèle d’affaires pour s’appuyer sur les nouveaux supports de distribution. La maladie est dans le modèle d’affaire, donc revoyons en profondeur ce modèle d’affaires. Parcours courageux!

Lorsqu’on voit comment la majorité des entreprises sont en plein déni de réalité face aux transformations économiques en cours, il est rafraîchissant de voir une vieille institution piloter aussi adroitement un virage aussi profond. Et surtout faire le choix et le risque d’une transformation aussi profonde. Mais selon Crevier, il s’agit d’une question de survie.

Pour l’instant, la gageure semble tenir la route. Le virage numérique qui s’est opéré semble tenir la route. La Presse+ obtient un très bon accueil auprès des annonceurs et la plateforme développée semble promise à un avenir commercial autonome.

Mais est-ce que la gageure Gesca est gagnée pour autant? Pas certain toutefois, malgré les chiffres positifs à l’horizon. Selon moi, il reste encore tout autant de travail devant que derrière.

Je regroupe ce que je vois comme travail qui reste devant l’équipe de Gesca en trois questions.

1. Est-ce que l’expérience LaPresse+ ainsi que l’ensemble du virage numérique de Gesca peuvent être viables à long terme sans l’adhésion (et le succès) de gros joueurs américains (journaux/magazines) ?

Il est ardu de changer de modèle d’affaires. Il est encore plus ardu d’être le seul à porter ce nouveau modèle. D’autant que ce choix de nouvelle plateforme implique des coûts additionnels pour les clients (et agences). De surcroît, le modèle est à contre-tendance. Seul dans cette voie, Gesca/LP+ est donc condamné à être radicalement plus performant que n’importe quel autre pour convaincre les clients.

L’ouverture récente de Nuglif et le partenariat avec Toronto Star ne sont peut-être pas tant qu’une manière de rentabiliser l’opération de R&D des dernières années qu’une des conditions essentielles a la survie de LaPresse+ ? Plus de joueurs partageront la plateforme Nuglif (ou d’éventuelles plateformes concurrentes), plus le marché de la publicité se consolidera, plus LP+ sera viable à tong terme.

Ce n’est pas le succès commercial de NuGlif qui assurera la survie de la salle de rédaction, mais la consolidation du marché publicitaire national, voire international, dans la voie tracée par LP+. Si Gesca reste seul dans ce créneau, ce sera la fin à court terme. Si le modèle se déploie, Gesca aura une double victoire à son actif : une salle de rédaction profitable ainsi qu’une nouvelle division, Nuglif, très profitable. Comme un quitte ou double.

2. Est-ce que l’expérience LaPresse+ aurait pu être développée ailleurs que dans un marché aussi particulier que celui du Québec?

Le succès de LP+ n’est pas que technologique, mais un succès qui repose sur le marketing. C’est une belle machine de mise en marché qui devait vendre le modèle aux annonceurs, tout autant qu’elle devait assurer une croissance fulgurante d’une clientèle d’usagers. Un parcours marketing sans fautes. Mais ce succès aurait-il été possible ailleurs que dans un marché comme celui du Québec? Notre marché est petit et protégé par sa langue, dans lequel La Presse profite d’un prestige historique puissant tant auprès du public que des annonceurs.

Il est alors possible que chacun des facteurs qui ont contribué à son succès ici devienne des handicaps dans son déploiement hors du marché du Québec. Pour la réussite de chacun des nouveaux partenaires, il faudra que celui-ci déploie des efforts marketing inouïs dans des marchés plus complexes et plus concurrentiels que celui du Québec.

Cette bataille est loin d’être gagnée.

3. Est-ce que l’expérience LaPresse+ est en mesure de s’adapter aux évolutions des plateformes?

Difficile de faire un contenu adapté pour une plateforme qui change tout le temps. Imaginez un journal qui devrait changer sa maquette et son format régulièrement. Pourtant, il n’y a rien fixe dans le format des tablettes. Lorsque le projet LP+ est né, le iPad dominait largement, leurs ventes allaient bon train et l’objectif était donc de produire principalement pour cette plateforme. Puis il a bien fallu ajouter le mini iPad, et ensuite Android dans ses infinies versions. Bien des soucis pour les développeurs. Mais surmontables… tant que les tablettes restent des tablettes telles que nous les connaissons

Posons-nous donc la question, quel est l’avenir des tablettes? Qui peut prédire ce que sera l’avenir des tablettes, et encore moins l’avenir des applications qui leur sont exclusives. Avec la miniaturisation électronique toujours plus poussée, les ordinateurs sont aujourd’hui de la taille des tablettes et les téléphones ont largement dépassé la puissance des premières tablettes. Le marché et le format des tablettes n’étaient-ils que temporaires? Nous allons vers quelque chose que personne ne connaît ni ne contrôle; et nous y allons rapidement.

Il est fort probable que l’effort de R&D déployé pour construire une offre de contenu et une offre publicitaire efficaces en terme de rétention soit à refaire très prochainement, si la plateforme évolue dans un nouveau sens. Ou pire, si la tablette venait à disparaître.

La survie de cette belle grande salle de rédaction compétente tient pour l’instant en équilibre précaire sur l’évolution d’une plateforme à l’avenir incertain. Certains concurrents de Gesca font le choix d’une offre multisupport (tablette, papier, Web), le choix de La Presse ne va pas pour l’instant dans cette direction. Il y a ici un enjeu stratégique non négligeable.

Selon vous, quels sont les prochains défis pour La Presse et les médias papier?